vendredi 12 mai 2017

Critique de Get Out



Daniel Kaluuya face à l'état actuel du Cinéma.


Chris et Rose sont ensemble depuis bientôt 5 mois. Couple dit mixte, leur relation est idyllique ; pour elle, il est donc temps de présenter Chris à ses parents. Pour lui, l’heure du doute a sonné :

 « tes parents savent-ils que je suis black ? »

C’est sur cette interrogation que Jordan Peele, réalisateur débutant mais humoriste chevronné aux States, installe l’atmosphère pesante de son œuvre.
Car une fois arrivé dans sa belle famille, la paranoïa naissante de Chris n’en finira plus de le ronger même s’il deviendra rapidement évident pour le spectateur que quelque chose ne tourne pas rond dans cette famille.

Un malaise bien tangible d’un bout à l’autre des 104 minutes de métrage sur lequel un type de racisme « passif » fait loi.
Mais oui, vous le connaissez, c’est celui où les gens font preuve de discrimination sans s’en rendre compte et pensent même être plutôt « aimables ».
Un embarras qui permet au cinéaste d’exploiter pleinement le sens premier de la xénophobie, mettant l’accent sur le côté phobique engendrant la haine envers son prochain.

Ainsi, aucun dialogue de Get Out n’est vain et le script use habilement de la répétition de répliques qui, sortant de la bouche d’un personnage auront un tout autre sens une fois exprimées par un autre protagoniste.
Par là même, le film prend des allures de kaléidoscope fait de cristaux Noirs et Blancs qui s’entremêlent et mettent à mal les évidences puisqu’on sent que tout pourrait basculer au détour d’un simple regard ou d’un geste mal perçu.

Jordan Peele prend alors un malin plaisir à se jouer de nos attentes tout en faisant régner un climat des plus inquiétants, de sorte que nous soyons inévitablement à cran et cloués à notre siège comme le personnage principal au cours du premier acte.
Une ambiance couplée à un traitement jusqu’au-boutiste des thématiques qui n’est pas sans rappeler les meilleurs épisodes de La Quatrième Dimension.

Aussi, la satire permet-elle au réalisateur de se payer le luxe de parsemer son long-métrage d’éléments comiques sans jamais désamorcer totalement la tension dramatique.
Détourner ici les codes de la comédie familiale en plus de ceux liés au genre horrifique pour s’en servir de plate-forme équilibrée sur laquelle donner vie à ce thriller au cachet unique...semble d'une facilité déconcertante.

Bien sûr, le casting n’est pas en reste mais c’est le jeune Daniel Kaluuya qui envoûte complètement cette œuvre grâce à sa performance habitée. L’acteur britannique déjà brillant dans le second épisode de la série Black Mirror prouve une nouvelle fois qu’il est l’un des talents sur lesquels il faudra inévitablement compter.
Une prouesse contrebalancée avec brio par le magnétisme d’Allison Williams,  dont la prestation en tant que Rose restera également mémorable à sa façon.

Mais criera-t-on au chef-d’oeuvre?
Certes non. On pourra lui reprocher une bande-originale qui oscille entre le subtil et le caricatural (au contraire du film en lui-même), ou encore une fin peut-être un poil expédiée où  l’on passe d’un point A à un point B en ligne droite sans se poser aucune question…mais l’angoisse y atteint un tel paroxysme qu’on lui pardonnera aisément ce rush final pour une première réalisation (!).

Globalement, il paraît donc clair que le metteur en scène américain cherche avant tout à nous divertir, à nous faire vivre une expérience sensorielle, à fleur de peau, pour mieux nous marquer au fer rouge par la suite et susciter le débat sur son sous-texte osé, si subtilement distillé qu’il en devient ravageur.

Au passage, Get Out met d’ailleurs un bon gros pied dans les noix de Django Unchained avec son propos de revenge movie totalement gratuit et bas du front, Jordan Peele donnant une leçon d’écriture à Quentin Tarantino, en toute humilité.
Il se montre effectivement capable de mettre à l’épreuve sa propre lucidité en adoptant un ton fantasque et vice-versa, tel un véritable funambule là où Tarantino ne se dressait qu’en vulgaire cracheur de feu libérateur.

Thriller horrifique teinté de satire sociale avec pour toile de fond la discrimination raciale et secouant les cages dorées de l’histoire américaine, Get Out est certes un pamphlet propice à la vive discussion mais plus encore : c’est un film inattendu, qui nous bouscule sans crier gare.
Il fait temporairement revivre un cinéma de genre qui ne doit son agonie qu’à ceux qui vont exactement là où on les attend, quitte même à déféquer sur leur propre univers filmique (tel Ridley Scott et son dernier Alien convenu…à moins que ce ne soit Covenant).

Soyez curieux, vous (n’)en ressortirez (pas in)différents.


Note :  9 /10

Conseillé...
Déconseillé...

   -A ceux qui n'ont plus vibré depuis longtemps devant un thriller.

     -A ceux qui apprécient les films qui ont un propos derrière.

    -A ceux qui n'attendent plus rien de ce 1er semestre cinématographique en demi-teinte.
      

    -A ceux qui attendent absolument un film d'horreur à en faire des cauchemars.
     
    -A ceux qui n'ont pas du tout envie de s'interroger en sortie de séance.
    





mardi 9 mai 2017

Où est passé Post-Générique?




Cinéma...tchi-tchaaa.

Important: Tous les films décrits dans l'article sont visibles dans l'image ci-contre, je vous laisse ainsi le soin de les lier aux allusions faites plus bas.




Mais oui … où était donc passé votre blogueur ?

Après un La La Land des plus  séduisants et un petit passage à vide filmique, j’aurais décidément tout fait pour retrouver l’inspiration comme, par exemple, aller voir :

-      Deux live remakes aussi jolis formellement qu’inutiles cinématographiquement parlant.

-   Deux films totalement calibrés pour les oscars, tellement tire-larmes et académiques  qu’on se demande pourquoi ne pas avoir simplement épluché deux tonnes d’oignons en public pour un résultat final moins coûteux et certainement plus efficace .

-        Un trip égocentrique tour à tour drôle…puis grotesque.

-     Un Marvel mondialement surévalué, ou comment persister à écrire des rôles de méchants plus pathétiques les uns que les autres. Certes, le divertissement est sympa et sans concession mais de là à déclarer qu'il est « Le Dark Knight de Marvel » ? Sérieusement ?

-    Un astucieux thriller en huis-clos. Mais à quoi bon vous rabâcher que Shyamalan est de retour pour vous jouer un mauvais tour (ou un bon twist, en fonction de la suite)?

-      Un anime japonais de très haute facture. Bien que je soupçonne la plupart de mes lecteurs de ne pas accourir en salle pour des « Japonaiseries », visionnez tout de même cette étonnante réalisation de Makoto Shinkai confortablement installés dans votre canapé, une belle claque vous dis-je.

-    Une fable moderne complètement déprimante mais maîtrisée de bout en bout. Du grand Spielberg… oh wait, c’est de Juan Antonio Bayona, on s'y méprendrait !

Seulement voilà, malgré cette succession d’œuvres aux qualités plus ou moins évidentes, je n’étais pas complètement emballé à l’idée de saisir mon clavier pour vous asséner des centaines de caractères afin de vous dissuader d’aller voir un blockbuster déjà multi-millionnaire au moment où les lumières de ma salle se rallumaient...
Ou au contraire de vous persuader de regarder un film plus modeste alors que le prix du ticket a grimpé bien au-delà des 10€ dans nos multiplexes vendeurs de nachos.

C’est néanmoins arborant un optimisme tout neuf que je reviens vers vous, cet article n'étant qu'un prélude racoleur à ma prochaine critique qui paraîtra au plus tard vendredi.


Indice sur le prochain long-métrage qui passera sur le billard :






lundi 6 février 2017

Critique de La La Land



"Ton père n'est pas vitrier, nom de %*$#@!"


Comment ne pas avoir d’attentes démesurées vis-à-vis de La La Land ?
Le film fut adulé outre-Atlantique bien avant sa sortie européenne, détenteur de multiples récompenses et réalisé par Damien Chazelle, un jeune prodige de tout juste 32 ans qui a déjà un grand film à son actif : l’ébouriffant Whiplash (dont je vous parlais dans mon top de 2015).
Difficile dès lors de ne pas se monter le chou avant la séance et de partir le plus objectif, ou du moins le plus neutre possible.

Rapidement, l’œuvre fait sourire puis déroute, nous laisse perplexe; ok, techniquement on est d’emblée devant un objet de cinéma assez incroyable avec ses plans-séquences qui donnent le tournis tant ils sont longs et maîtrisés mais…mais à quoi rime ce premier quart d’heure? Entre une intro aussi culottée qu’inutile narrativement parlant, et une présentation de Mia (Emma Stone) nous replongeant dans l’univers m’as-tu-vu de Baz Luhrmann, on se demande déjà ce qu’il en est du chef-d’œuvre que la presse nous vendait.
Heureusement, dès l’apparition de Sebastian (Ryan Gosling) à l’écran, le film se décide à nous raconter quelque chose de concret : l’histoire d’une rencontre hasardeuse entre deux rêveurs dont la passion dévorante, du cinéma pour elle, de la musique pour lui, n’en finira plus de les réunir et de les séparer tant spirituellement que physiquement sur la voie du succès.

Première bonne surprise : Ryan Gosling excelle; que ce soit au piano ou à la comédie, l’acteur cesse enfin de camper son personnage monolithique pour nous offrir l’interprétation exaltée d’un jeune gars obsédé par le jazz, qui se sent investi d’une mission : empêcher ce style musical de mourir en ouvrant son propre club.

Evidemment, Emma Stone n’est pas en reste, dotée d’une très jolie voix et d’un regard ô combien expressif, la jeune américaine possède le don de polariser toute notre empathie au fil des auditions loupées de son personnage, et c’est tout naturellement que nait l’alchimie entre elle et son partenaire, au détour de moments désopilants et/ou romantiques.

Transportée par une bande originale envoûtante qui tape souvent dans le mille, l’idylle de Mia et Seb est parsemée de rêves et de désillusions tout en faisant de nombreuses références aux grands classiques du genre : certains tableaux font penser à Chantons sous la pluie ou à West Side Story mais Damien Chazelle met toujours un point d’honneur à garder le cap sur une œuvre à l’identité propre, très colorée et dynamique, qui deviendra peut-être à son tour une comédie musicale incontournable.

Pourtant, l’ambition démesurée du projet trahit parfois la jeunesse de son cinéaste et on regrettera quelques gimmicks de mise en scène qui prennent l’allure de tics un poil trop présents. 
Prenons pour exemple ces instants où la pièce s’obscurcit pour ne laisser en lumière que le personnage central, cet effet présent au moins cinq fois à l’écran finit par lasser.  
Aussi, en essayant de jouer la carte de la sobriété lors de la dernière audition de Mia, le réalisateur ne parvient malheureusement pas à nous émouvoir, peu aidé par une chanson larmoyante assez médiocre comparée au reste des brillantes compositions de Justin Hurwitz.

Néanmoins, l’émotion nous prend au collet lors d’un final dont la force n’a pas grand chose à envier au prologue de Là-Haut (oui, ce film d’animation qui vous a fait fondre en larmes dès ses premières minutes) et aurait pu faire, à lui seul, l’objet d’un sublime court-métrage.

Bref, on pourrait palabrer des heures durant sur ce qui est objectivement un très bon film ou, très subjectivement, un beau moment (imparfait) de cinéma.
Quoi qu’il en soit, Damien Chazelle donne le la (la Land) en ce début 2017 et, même si son talent brut risque d’exploser bien plus fort avec le poids des années et de la maturité, il nous livre déjà une comédie musicale d’une profondeur rarissime.
Une œuvre qui fait appel à nos rêves et surtout aux sacrifices nécessaires à leur accomplissement, et qui délivre son message avec une justesse imparable.

Note :  8 /10



 
Conseillé...
Déconseillé...

      -Aux amateurs de films originaux.

     -A ceux qui apprécient un minimum les films où "ça chante" de temps en temps.

   -A ceux qui veulent suivre avec attention le parcours du jeune Damien Chazelle après son épatant Whiplash.
      

     -A ceux qui attrapent de l'urticaire en écoutant du jazz.
     
    -A ceux qui n'ont pas du tout de fibre romantique.